Il faut ici en appeler aux lecteurs de l’original hébreu du récit de la création selon le début du livre de la Genèse. Texte, certes, difficile par sa construction très subtile et très méthodique. Tout littéralisme serait ici naïf et - pour ainsi dire - superficiel. Mais il est vrai que ce qui suit nous entraîne dans un chemin parfois difficile. En tout cas, éloigné de nos habitudes mentales.
On sait que les apocalypticiens, réfléchissant sur l’histoire du monde et les temps de la fin, vont relire le récit biblique de la grande semaine de l’histoire du monde. Le modèle est donné par le texte de Genèse 1. Six « jours » qui sont des septénaires et un « septième jour » qui est le dernier de la « semaine ».
Sans entrer dans beaucoup de détails, relevons que le récit hébraïque compte, pour les 6 « premiers jours », 434 mots, c'est-à-dire : 62 x 7. Daniel connaît cette particularité :
Sache donc et comprends ceci : depuis qu’a été proféré l’oracle sur la restauration de Jérusalem jusqu’à un chef oint, il y aura 7 semaines. Puis pendant 62 semaines, elle sera rebâtie avec places et enceinte, dans la détresse des temps. …Il (l’oint) conclura avec un grand nombre une solide alliance pour une semaine…(Daniel9, 26 et 27)
Sans nous arrêter sur tous les détails de ce texte énigmatique, relevons ce qui correspond aux 70 septénaires (ou « semaines d’années ») de Jérémie :
7 + 62 + 1 = 70
Le 7 se rapporte aux sept premiers mots de Genèse 1,1 (comptés deux fois, comme l’indique le grand בqui ouvre le premier verset (la valeur numérique du בest 2). Il faut compter deux fois les 7 mots du premier verset : une fois pour eux-même et une fois dans le comput de l’ensemble du récit des six jours).A noter que la massora marginalis des manuscrits bibliques précisent que le בdoit être écrit « grand ». Ce que les scribes ont toujours fait, par tradition.
Les 62 se rapportent au récit, en 434 mots, des six jours (l’ensemble de la création). Ce sont les 62 septénaires de Daniel.
Le 1 final désigne le « septième jour » et la fin de la grande « semaine » de l’histoire du monde : Le plan de l’histoire du monde nous renseigne sur la fin des temps. Manifestement, les scribes qui ont mis en forme ce récit ont une intention. Et le milieu daniélique - longtemps après - connaît cette intention, ce qui suppose une transmission [1].
[1]J’avais proposé (Analecta Bruxellensia, n°1 (1996) p 101 ) le sigle Pe (e = ésotérique) pour désigner ce milieu. Il faut absolument supposer des cercles restreints où ces connaissances sont transmises. Pendant des siècles, des sages ont transmis cette connaissance…
Il faut ici en appeler aux lecteurs de l’original hébreu du récit de la création selon le début du livre de la Genèse. Texte, certes, difficile par sa construction très subtile et très méthodique. Tout littéralisme serait ici naïf et - pour ainsi dire - superficiel. Mais il est vrai que ce qui suit nous entraîne dans un chemin parfois difficile. En tout cas, éloigné de nos habitudes mentales.
On sait que les apocalypticiens, réfléchissant sur l’histoire du monde et les temps de la fin, vont relire le récit biblique de la grande semaine de l’histoire du monde. Le modèle est donné par le texte de Genèse 1. Six « jours » qui sont des septénaires et un « septième jour » qui est le dernier de la « semaine ».
Sans entrer dans beaucoup de détails, relevons que le récit hébraïque compte, pour les 6 « premiers jours », 434 mots, c'est-à-dire : 62 x 7. Daniel connaît cette particularité :
Sache donc et comprends ceci : depuis qu’a été proféré l’oracle sur la restauration de Jérusalem jusqu’à un chef oint, il y aura 7 semaines. Puis pendant 62 semaines, elle sera rebâtie avec places et enceinte, dans la détresse des temps. …Il (l’oint) conclura avec un grand nombre une solide alliance pour une semaine…(Daniel9, 26 et 27)
Sans nous arrêter sur tous les détails de ce texte énigmatique, relevons ce qui correspond aux 70 septénaires (ou « semaines d’années ») de Jérémie :
7 + 62 + 1 = 70
Le 7 se rapporte aux sept premiers mots de Genèse 1,1 (comptés deux fois, comme l’indique le grand בqui ouvre le premier verset (la valeur numérique du בest 2). Il faut compter deux fois les 7 mots du premier verset : une fois pour eux-même et une fois dans le comput de l’ensemble du récit des six jours).A noter que la massora marginalis des manuscrits bibliques précisent que le בdoit être écrit « grand ». Ce que les scribes ont toujours fait, par tradition.
Les 62 se rapportent au récit, en 434 mots, des six jours (l’ensemble de la création). Ce sont les 62 septénaires de Daniel.
Le 1 final désigne le « septième jour » et la fin de la grande « semaine » de l’histoire du monde : Le plan de l’histoire du monde nous renseigne sur la fin des temps. Manifestement, les scribes qui ont mis en forme ce récit ont une intention. Et le milieu daniélique - longtemps après - connaît cette intention, ce qui suppose une transmission [1].
[1]J’avais proposé (Analecta Bruxellensia, n°1 (1996) p 101 ) le sigle Pe (e = ésotérique) pour désigner ce milieu. Il faut absolument supposer des cercles restreints où ces connaissances sont transmises. Pendant des siècles, des sages ont transmis cette connaissance…
Bien des inexactitudes ont été écrites à propos des « nombres de la fin » mentionnés à la fin du livre. Il y aurait trois nombres de la fin : 1150 , 1290 et 1335 (Daniel 12, 11 et 12). Un nombre 1150 n’apparaît pas ici. De fait, ce nombre n’apparaît nulle part dans le texte biblique. C’est là un cas de nombre imaginaire.
A ce sujet, Bibles annotées et commentaires reproduisent la même erreur. Le nombre 1150 n’existe pas. C’est le résultat de la division par 2 des 2300 soirs et matin, mentionnés en Daniel 8,14. Mais les 2300 sacrifices du matin (shaHarit) et les 2300 sacrifices du soir (ma’aravit) font, au total, 4600 sacrifices. Ce sacrifice a lieu deux fois par jour.
Par contre, ce nombre de 4600 se lit en Jérémie 52,30 : C’est le nombre total des déportés, lors du terrible châtiment de la déportation à Babylone « afin que le sanctuaire soit rétabli dans sa pureté ». Le problème de l’époque est que les sacrifices n’ont pas été accomplis comme il le fallait (cf Malachie 1,13- 2,2). Mais le propos ici n’est pas l’exégèse du livre de Daniel, mais seulement l’éclaircissement du comput de la fin du livre.
Ce comput est ignoré des commentateurs. On semble penser que le scribe aurait écrit 1290 et qu’un autre scribe (ou le même, après constat) aurait corrigé en 1335. Il faut alors supposer que les suivants auraient conservé les deux chiffres, sans les corriger !Absurdités…
Il ne faut considérer ici que les deux nombres de la fin mentionnés en Daniel 12,11 et 12 : Depuis le temps où sera supprimél’holocauste perpétuel et où sera établie l’abomination du dévastateur, s’écouleront 1290 jours. Heureux qui patientera et parviendra jusqu’à 1335 jours.
Or, ces nombres sont chargés de signification pour tout familier du symbolisme biblique. En effet, 1290 (= 1260 + 30) est le nombre de jours de la grande « année » de l’histoire du monde, laquelle est une année de 13 mois selon le comput de la « grande année » luni-solaire (comput que le calendrier religieux juif a conservé). Et 1260 jours sont ceux des 42 mois de la fin selon Apocalypse11,2 et 3.
Cependant, 1335 est le nombre pentagonal de 30 ! Quant à la somme de ces deux nombres, c’est un autre pentagonal ! En effet :
1290 + 1335 = 2625 = P42
Rappelons qu’il suffit de connaître le triangulaire de 41 et le carré de 42 pour trouver, par une simple addition, le nombre pentagonal de 42. En l’occurrence :
T41 + C42 = 861 + 1764 = 2625
Un moderne pourrait évidemment utiliser une autre méthode de calcul pour arriver au même résultat, mais cette méthode qui consiste à utiliser le gnomon de la famille des « nombres figurés » est la plus simple et, surtout, elle est familière aux anciens. Et en tout cas, il importe de ne pas mettre en œuvre des procédures de calcul qui ne sont pas supposées avoir été connues anciennement. C’est là une évidence parfois méconnue….
On connaît lafameuse tétraktys des pythagoriciens. Image figurée de la structure du monde. La figure classique est celle d’un triangle de quatre lignes tel que 1 + 2 + 3 + 4 = 10 points ou cailloux. 4 est ainsi la racine triangulaire de 10. L’analogie avec les quatre éléments est évidente. Quatre contient tout et la somme des quatre premiers nombres donne 10, ce qui dans le système décimal (universel chez les grecs) est un retour à l’unité. Tout ce qui existe dans ce monde « sublunaire » est analogue au point (= 1), à la ligne (= 2), à la surface (= 3) ou au volume (= 4). Rien d’autre ne peut exister hors de ce triangle primordial, figuré par la tétraktys :
Dans cette optique, 5 désignera ce qui n’est pas de ce monde et aspire à rejoindre son origine, laquelle est céleste. Les spéculations ici sont nombreuses et leur exposé déborderait largement la présente introduction limitée au livre de Daniel. Mais manifestement, le milieu daniélique connaît cette symbolique.
Mystique et arithmétique sont ici entremêlées. Ce sera souvent le cas. Le milieu daniélique connaît cette relation entre quatre et dix. Le roi trouve que les quatre jeunes gens sont dix fois plus intelligents que les sages qui l’entourent (Daniel 1,20). La quatrième bête a dix cornes (Daniel 7,20, cp 7,24)). Le nombre 10 est l’exaltation de sa racine - en l’occurrence triangulaire. Mais surtout Daniel connaît cette arithmétique géométrique par laquelle les anciens calculaient les « nombres figurés » (nombres polygones).
Il n’est pas de figure sans nombre, ni de nombre sans figure correspondante. Tout nombre est une forme que des cailloux permettent de visualiser. L’ancienne école pythagoricienne (cinquième siècle avant notre ère, donc quelques trois siècles avant la rédaction du livre de Daniel) affirme clairement cette relation.
Un des premiers problèmes résolus par les anciens mathématiciens (lesquels, souvent, sont aussi des philosophes et/ou des penseurs mystiques) est de savoir calculer le nombre de cailloux qu’il faut ajouter à une figure formée par des triangles(3, 6, 10, 15…), des carrés (4, 9, 16, 25…..) des pentagones (5, 12, 22, 35….) etc…
Chaque « famille » de nombres a son propre gnomon (n + 1 pour les triangulaires, 2n + 1 pour les carrés, 3n + 1 pour les pentagonaux etc…).
Le terme même de « carré » vient de ce que les cailloux pouvaient être disposés en forme de carré. Le nom de « gnomon »(= « équerre ») provient de la manière dont on avait autrefois calculé, avec des cailloux, le gnomon des carrés. L’opération a d’abord été faite - par les tout premiers mathématiciens - sur les carrés. On peut ici renvoyer à notre introduction aux nombres…
Notons que pour calculer le gnomon des nombres pentagonaux, il faudra passer de l’équerre au compas. En effet, si une simple équerre suffisait pour visualiser les nombres de cailloux nécessaires pour passer d’un carré au suivant, un compas sera à présent nécessaire. Il sera dès lors facile de construire - avec une règle et un compas - des pentagones de 5, 12, 22, 35 etc … cailloux.
Le gnomon des nombres pentagonaux est égal à 3n + 1, et le nombre pentagonal Pn (ainsi ferait un moderne) est égal à :
Pn = n (3n – 1) 2
Mais dans la « famille » des nombres figurés qui sont des nombres-polygones (triangulaires, carrés, pentagonaux, hexagonaux etc…) il est facile de passer de l’un à l’autre des membres de la famille par simple addition du gnomon, lequel estle triangulaire du nombre (entier) immédiatement précédent. Cette arithmétique est, au moins empiriquement, bien connue des anciens…
Dans l’arithmétique géométrique qui régnait alors, il suffisait de connaître cette règle élémentaire. Il était inutile de se livrer à des opérations qui nous sont familières. Une simple addition suffisait. En sorte que, dans une série de n nombres figurés, le triangulaire du nombre n-1 donne accès à toute la série des nombres figurés du rang immédiatement supérieur.Ainsi, le triangulaire de 6 donne accès à tous les nombres figurés dont la racine symbolique est 7. Pour passer de l’un à l’autre des nombres figurés dont la racine symbolique est 7, il suffira de connaître le triangulaire du nombre 6 : T6 = 21 (1 + 2 + 3 + 4 + 5 + 6 = 21).
Ainsi : 7 + 21 = 28 (triangulaire de 7) 28 + 21 = 49 (carré de 7) 49 + 21 = 70 (pentagonal de 7)
La série pourrait évidemment être poursuivie, mais nous avons vu (cf Introduction aux nombres) que nous pouvons nous arrêter au pentagonal (en tout cas, dans le livre de Daniel). Non que l’hexagonal 91 (= 70 + 21) ne joue pas de rôle (voir : « guématries »), mais il n’apparaîtra formellement que dans des écrits apocalyptiques écartés tant par les juifs que par leschrétiens [1].
Ce nombre 21 (= T6) est bien connu de Daniel. C’est d’ailleurs au terme d’un jeûne de trois semaines (3 x 7 = 21) qu’il accèdera à la révélation (cf Daniel 10,2). L’ange qui veillait sur les destinées de la Perse n’a résisté que 21 jours (Daniel 10,13). Viendra ensuite l’ange de Yawan (= Ionie = (symboliquement) la Grèce) et les déboires du peuple judéen.
Symboliquement, 49 = 70. En effet, le carré (49) et le pentagonal (70) ont la même racine symbolique : 7. C’est ce qui permet à Daniel de décrypter la prophétie du prophète Jérémie qui prédisait 70 années d’exil (Jérémie 25,11). Historiquement, l’exil a duré 49 ans : de la destruction de Jérusalem (-587) à la chute de Babylone devant la coalition des perses et des mèdes (- 538).
Cependant, la prophétie de Jérémie annonçait 70 années d’exil. La différence entre le texte prophétique et l’histoire connue est donc de 70 – 49 = 21 ans. Certes, Dieu est la source des prophéties, comme Il est le maître de l’histoire. Mais il n’y a plus de prophètes (cf Psaume 74,9). Nous sommes au temps des visionnaires apocalypticiens. Et il appartient au sage de décrypter le texte et de lire l’histoire.
[1] Cf HénochLXXX,18 qui cite les 91 jours d’une saison (trois mois de 30 jours + 1 jour intercalaire à chaque saison –dans le comput d’une année solaire de 364 jours. On connaît ce même comput à Qumran, mais non dans le livre de Daniel. Il y a là, la source d’une ancienne opposition . Cf Daniel 7,25 :« ceux qui veulent changer les temps et la Loi », opposé à cette année affirmée par le livre des Jubilés (chapitre 6) ou par le livre d’Hénoch. Il est vrai que changer l’année revient à changer l’ordre des fêtes et, finalement, l’ordre de la création. Les temps festifs prescrits ici-bas et les temps fixés dans les cieux se correspondent nécessairement. L’ordre céleste ne peut être perturbé que par le péché (Hénoch 80). Quoi qu’il en soit, le nombre 91 inscrit 4 fois le Nom divin dans l’année. Une note sur le calendrier peut être lue dans : Jacques Chopineau : Les temps derniers : Durée symbolique et nombre-racine, Analecta Bruxellensia 5 (2000), p 63ss).
Ce récit de Genèse 3 a marqué l’histoire de notre occident. Terriblement. Pendant des siècles, on a voulu y voir l’irruption du péché dans le monde. Un péché pour ainsi dire « héréditaire » puisque par la faute d’Adam, tous les humains sont pécheurs. En lui « tous ont péché » et seul le baptême avait le pouvoir d’effacer cette « faute » originelle. Une « faute » sexuelle en premier lieu.
C’est ce qu’on a enseigné pendant des siècles et qui est répété encore, de nos jours. Mais un enseignement ancien n’est pas une « vérité » intelligible aujourd’hui. Certes, pour qu’il y ait un « salut », il faut bien qu’une « faute » soit pardonnée. Une religion sans « salut » serait un non-sens. De là, l’importancedoctrinale essentielle de ces lectures. Mais le texte de Genèse 3 parle-t-il de cela ?
Notre propos n’est pas de polémiquer. L’histoire de ces lectures « traditionnelles » en Occident a d’ailleurs largement été faite (1). Il importe de se demander ce que dit ce texte qui ne parle ni de « péché », ni de « chute », ni de « pomme » (mots absents du texte).
Deux mots sur la « pomme » qu’on a voulu trouver ici. Il faut se souvenir que la Bible chrétienne a été - pendant des siècles - sa traduction latine seule. Le petit peuple n’entendait pas le latin, mais les clercs l’avaient appris. Or en latin, « le mal » se dit "malum"(a long) ; tandis que "malum"(a bref) signifie « le pommier ».Les accents n’étant pas notés, le passage de l’un à l’autre était facilement fait.
D’autant que la prière du Notre Père se terminait par « libera nos a malo » (délivre-nous du mal). Et que dans la traduction de l’ancienne Vulgate, le texte de Cantique des cantiques 8,5 était : « sub arbore malo »
Le texte hébreu de ce verset du Cantique est parfaitement clair : « sous le pommier ». La traduction latine est en soi correcte, mais il faut lire justement un a bref, sans quoi l’on va voir dans ce pommier, l’arbre du mal….. C’est ce qui a été fait et qui a fini par passer dans la langue courante. Adam a croqué la pomme ! Malheur à nous… Laissons ce calembour fondé sur une particularité lexicale propre au latin.
Il importe de rappeler que ces textes concernent tout homme. « Adam » signifie « genre humain ». Bibliquement, il n’existe qu’une seule race humaine. Parler encore de « races » est une absurdité. Des cultures diverses, des langues différentes, des différences dans la pigmentation de la peau…. ne créent pas des « races » ! Les racismes existent, certes, mais les « races » humaines n’existent pas.
Ce texte de Genèse 3 contient beaucoup d’enseignements. Bornons nous ici à un élément fondamental qui est la clé de la compréhension de l’ensemble du texte. Il est écrit : … Leurs yeux s'ouvrirent et ils surent qu'ils étaient nus…Genèse 3,7
Le grand commentateur Rachi fait observer que même des aveugles savent qu’ils sont nus. L’ouverture des yeux n’a rien à faire avec la prise de conscience d’une telle nudité. D’ailleurs, le texte ne dit pas : « et ils virent qu’ils étaient nus », mais « ils surent ». Il est question, non d’une nouvelle vision, mais d’une nouvelle connaissance…
Tout le texte porte sur la connaissance. Il y aura d’ailleurs - dans la suite du récit - un arbre pour cela. Et chaque saison portera ses fruits nouveaux, sans fin. Manger un fruit est le début inévitable d’une consommation qui ne prendra jamais fin. Situation de tous les temps. Et comme le remarquait l’Ecclésiaste (le terrible Qohelet) : Qui augmente la science augmente la souffrance.Ecclésiaste 1,18
Mais il est clair que le chemin de tout homme est de savoir toujours plus. Il n’est pas d’échappatoire à cette montée du savoir, facilement ou difficilement, pour le bien comme pour le mal. Et de même que chaque saison produit de nouveaux fruits, chacun, en son temps, mangera son premier fruit.
Remarquons que l’arbre de la science ne donne pas la connaissance « du bien (d’une part) et du mal (d’autre part)», mais de « tout ». Il est courant en hébreu de désigner la totalité par ses deux extrêmes. « Le jour et la nuit » signifie le jour complet. De même, si j’ai vu quelqu’un et que je ne lui ai dit « ni bien, ni mal », cela signifie que je ne lui ai rien dit du tout. Connaître tout est le but - lointain mais normal - de toute science humaine.
Il n’est pas de limite à la connaissance -pour le meilleur et pour le pire. Et la connaissance sexuelle n’est qu’une petite partie de cette démarche. On dit « Adam connut sa femme ». Le même verbe est utilisé en hébreu pour dire « connaître Dieu ». Dans tous les cas, ce savoir est expérimental ou bien n’est pas.
La connaissance n’est évidemment pas maudite ! Simplement, il est possible d’en faire un bon ou un mauvais usage. On reconnaît l’arbre à ses fruits. C’est là le problème de tout homme. Et plus les fruits seront nombreux, plus il sera difficile d’en faire un bon usage. Le choix est l’attitude religieuse fondamentale.
Jacques Chopineau,Genappe 14 juin 2003
(1) Une image saisissante est donnée - pour les relectures, en Occident, du 13ème au 18ème siècles - dans ce gros travail d’historien : J. Delumeau : Le péché et la peur, La culpabilisation en Occident, Paris 1983.
Genèse. Le mystère des premiers versets de la Bible…
2. Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre
Telle est une traduction habituelle de ce premier verset de la Bible. Il vaut mieux traduire « les cieux » plutôt que « le ciel ». En effet, le singulier de ce mot n’existe pas en hébreu. C’est toujours un duel -comme pour toutes les choses qui vont par deux (comme les deux yeux, les deux mains, les deux pieds etc…) ou les réalités perçues comme étant double (Jérusalem -la céleste et la terrestre, l’Egypte -la haute et la basse, les dents -qui vont par paire…). De même les cieux : comme il y a des cieux au dessus de la terre, il y a des cieux au dessus des cieux visibles, lesquels sont des cieux pour les cieux (« les cieux des cieux » …) et encore d’autres cieux au dessus de ces cieux…
Finalement, une représentation traditionnelle sera celle de sept cieux superposés et d’un trône divin au dessus des sept cieux. C’est l’origine de l’expression conservée par les liturgies (en hébreu, puis en grec et en latin) : « Au plus haut des cieux », là où Dieu réside…. Expression qui n’a littéralement aucun sens pour un moderne et qui doit donc être expliquée. Comme beaucoup d’autres expressions de la langue cultuelle, tout aussi incomprises de nos contemporains.
Deux mots sur le titre habituel : « La Genèse » ou livre du commencement. En hébreu : Dans- (ou par-) commencement. Nous verrons que la traduction du premier mot est la source de bien des interprétations.
Le premier verset du « récit » de la création.
Il n’est sans doute pas de textes bibliques qui soient plus mystérieux, difficiles, controversés que ce verset qui ouvre la Bible. Tout le monde cependant le connaît par cœur. Apparemment, le verset est simple. En fait, tout le récit est le résultat d’une subtile et savante construction.
Les « six jours » de la création (et de l’histoire du monde) culminent dans un « septième jour », comme la semaine ainsi fondée. Dans l’intention des sages rédacteurs il s’agit de la « semaine » de l’histoire du monde (le « septénaire » des apocalypticiens qui trouveront là le modèleet la source de leurs spéculations sur la fin).
C’est aussi la source de méditations sur les « six jours » de l’histoire de la totalité de la création. C’est ainsi que le Temple de Salomon (résumé de la création) aura un volume de mille fois le carré de 6 :
La maison que le roi Salomon bâtit pour le Seigneur avait 60 coudées de longueur, 20 de largeur, et 30 coudées de hauteur… (I Rois 6,2)
6O x 20 x 30 = 36 000 coudées cubiques. Un temple est toujours un résumé symbolique de l’ensemble de la création en 6 jours.
Nous laisserons ici de côté le symbolisme numérique mis en œuvre dans le texte de la Genèse. Ce serait un vaste sujet et un long détour sur la connaissance des structures mathématiques utilisées anciennement. Ce thème a d’ailleurs été traité antérieurement (note 1)
Il faut reconnaître que le symbolisme numérique est mal (voire très mal) connu. Une savante méfiance s’éveille dès que l’on parle de symbolisme numérique. Il faut reconnaître que cette méfiance est parfois justifiée, tant on peut faire un mauvais usage (apologétique ou délirant) de ces observations. Les exemples sont fréquents..
Cependant, la seule question est de savoir s’il y a des arrangements numériques dans certains textes bibliques. S’il y en a (et ils sont nombreux !), quelle en est la signification ? Toute autre attitude serait méthodiquement à écarter.
Il est vrai que nous utilisons, de nos jours, les nombres pour leur valeur, non pour leur signification. Notre approche des nombres est quantitative, non qualitative. Ainsi, la signification des computs nous échappe largement. Mais pour les anciens, cette signification est capitale.
Bornons-nous ici au premier verset. Déjà très complexe. Mais les traductions courantes (depuis les anciennes versions grecques et latines) ne révèlent rien de cette complexité -laquelle, cependant, sera connue de ceux qu’on nommera les apocalypticiens juifs et chrétiens.
Dans les lectures courantes -anciennes et modernes- on affecte de prendre ce texte de façon chronologique, comme s’il s’agissait -littéralement- des « commencements » du monde connu, dans une représentation pré-scientifique -pour ne pas dire naïve.
Un choix de traduction a pris force de loi par l’usage multiséculaire. Mais ce choix n’est pas incontestable. Il n’était d’ailleurs pas neutre, puisqu’il permettait de lire un commencement absolu, à partir de rien (ex nihilo). C’est ce que disent les anciennes versions ET le texte hébreu dans sa vocalisation actuelle !
Juifs et chrétiens ont anciennement voulu que le texte réfère à un commencement absolu. Avant ce commencement : rien n’existait. Mais pour cela, il fallait vocaliser le texte d’une manière particulière -qui n’a pas d’équivalent en hébreu biblique.
En effet, comme le remarquait le grand commentateur Raschi au onzième siècle, la construction est grammaticalement impossible –du point de vue de l’hébreu. En effet, le mot « reshit » (commencement) est toujours suivi par un substantif (« au commencement de l’année », « en prémisse de la récolte », « au commencement du règne » etc…). Conformément à cet usage bien avéré, le mot suivant devrait être un substantif ou un infinitif substantivé (le nom d’action qui est le masdar de l’arabe ou l’ »infinitif construit » de l’hébreu). Autrement dit, le texte originel (sans vocalisation) devait être : « Au-commencement du-créer de Dieu… », ou (en français) : « Lorsque Dieu commença de créer le monde… ».
Mais cette construction circonstantielle nous écarte d’un commencement absolu. La création serait alors vue comme une organisation à partir d’une matière préexistante. Dieu, semblable en cela au prêtre, sépare la lumière des ténèbres, l’eau de la terre, le bien du mal… Cette tâche de séparation et d’organisation conduit à la création d’un habitat humain et –finalement- d’un genre humain sexué (et non d’un androgyne primitif !) dont cette terre est le seul habitat.
La nouvelle révision de la Bible Segond (NBS) a le mérite de rappeler, en note, que le premier verset pourrait être traduit (en modifiant, certes, la vocalisation du texte –donc en remontant au delà du travail des massorètes, ces scribes juifs qui, dans le haut Moyen-âge, ont mis les voyelles au texte hébreu) :
Quand Dieu commença de créer le ciel et la terre (2) la terre était…
La même traduction signale, en note, que ce premier verset se compose de 7 mots. Le texte original est ici pris en compte dans sa forme même, ce qui n’est pas très courant. Dans un tel texte, la forme est significative, au-delà d’un « contenu » supposé. Mais il faut certainement aller plus loin et compter aussi le nombre des lettres.
Genèse 1,1 compte exactement 7 mots et 28 lettres. La première lettre attire l’attention sur cedébut : les manuscrits (et la plupart des éditions du texte hébreu) la font nettement plus grande que les autres lettres. Cette graphie spéciale de lettres plus grandes, ou plus petites, ou renversées… est une manière d’attirer l’attention sur le texte. De fait, plusieurs explications ont été données sur ce grand « beth » qui ouvre la Bible. Comme aussi sur le petit « hé » du verset qui ferme le récit (Genèse 2;4). Bornons-nous ici aux mots et aux lettres : 7 se rapporte aux 7 jours de la grande semaine de l’histoire du monde. Et le nombre 28 (certes, multiple de 7) est le nombre triangulaire de 7 (1 + 2 + 3 + 4 + 5 + 6 + 7 = 28). Bien des spéculations anciennes ont exalté le nombre 28. Nombre « parfait » (égal à la somme de ses diviseurs). Peu de nombres sont dans ce cas. Le premier « nombre parfait » est 6. Le deuxième est 28.
Platon -sur ce point le philosophe était l’élève de Pythagore- et, plus tard, Philon d’Alexandrie, attestent de la connaissance des nombres parfaits.
Il serait étonnant que les rédacteurs aient ignoré cela et qu’ainsi les 7 mots et 28 lettres de Genèse 1,1 soient le fruit du hasard. Qui connaît la structure numérique du texte tout entier (et sa reprise dans les computs des apocalypticiens -Daniel en tête, jugera même cette « coïncidence » impossible.
Nous sommes ici au point de départ d’une admirable construction : le récit de la création, ou plutôt le programme du développement d’un monde de plus en plus complexe dans lequel l’humain est appelé à se développer.
Cette multiplication fantastique sera même suggérée -en des termes de résonance platonicienne- par le Sefer Yetsira (le livre de la Formation) par une progression que nous appelons factorielle :
« Deux pierres bâtissent deux maisons Trois bâtissent six maisons Quatre bâtissent vingt-quatre maisons Cinq bâtissent cent-vingt maisons Six bâtissent sept cent vingt maisons Sept bâtissent cinq mille quarante maisons A partir de là, sors et compte Ce que la bouche ne peut dire Ce que l’oreille ne peut entendre » Sefer Yetsira 4,4 (2)
L’auteur a en vue les sept « jours » de la vie du monde. Six « jours » de création et un « jour » de repos. Le modèle est donné par le premier verset de la Genèse.
Jacques Chopineau,Genappe, 10 juin 2003
Notes (1) Jacques Chopineau : La Bible symbolique : note sur l’apport hellénistique à la numérologie symbolique de la Bible, Analecta Bruxellensia 1 (1996) pp 88-101. Id. Les mots et la parole : simples questions aux exégètes qui sont aussi des théologiens, Analecta Bruxellensia 3 (1998) 7-20). Id. Les temps derniers : Durée symbolique et nombre-racine. Un aspect de l’usage des nombres dans la Bible ; Analecta Bruxellensia 5, Octobre 2000 pp 49-71). NB : « Analecta » est le nom de la revue annuelle publiée par la faculté de théologie protestante de Bruxelles. (2) En hébreu et allemand, cf Lazarus Goldschmidt : Das Buch der Schöpfung, 1894 (réimpression Darmstadt 1969) p 64. Une traduction française du Sefer Yetsira est donnée par Paul B. Fenton : Sefer Yetsira ou Le Livre de la Création, Paris 2002, Ce petit livre aura fait couler beaucoup d’encre… Pas seulement chez les cabbalistes.
Genèse. Le mystère des premiers versets de la Bible…
1. Introduction : le livre de la Genèse dans l'ensemble biblique
Les lignes qui suivent n’ont pas de but apologétique. Il est temps de lire la Bible hors de toute approche confessionnelle ou dogmatique. Mais une approche purement philologique ou historique serait également bornée. L’exégèse historico-critique remplace souvent le texte par l’histoire du texte –voire l’histoire de la formation (réelle ou supposée) du texte. C’est ce que Péguy appelait : La méthode de la grande ceinture par laquelle on vise à savoir tout sur ce qui est autour du texte, mais peu ou rien sur le texte lui-même.
Textes « religieux » ou non, l’important est dans la lecture et dans le plaisir qu’elle donne. C’est le lecteur qui est situé historiquement, non le texte dont l’auteur est mort depuis longtemps. Sans plaisir actuel, il n’y a ni lecture ni lecteur. De quel texte parle-t-on alors ? Il y a du plaisir à lire la Bible et le plaisir passe parfois loin des sentiers battus.
La Bible n’est pas un livre. C’est une bibliothèque… La bibliothèque d’un peuple qui a choisi de réunir ces livres-là et non d’autres, et de conserver, puis de transmettre cette collectionformée de trois grands ensembles :
1 - Le Pentateuque (les 5 « livres de Moïse », ou la Thora) 2 - Les Prophètes -« premiers prophètes » (ces livres que nous appelons « historiques ») et « derniers prophètes », c’est à dire les « Trois grands » et les « 12 petits prophètes ». 3 - Les Ecrits « saints » ou agiographes.
Mais l’ordre de nos traduction suit souvent l’ordre des Bibles grecques et latines. De là, une disposition différente des livres. Ainsi, nous plaçons Daniel au nombre des grands prophètes, lesquels sont alors quatre et non plus trois. Le genre littéraire de Daniel (apocalypse) est cependant tout différent …..
Dès lors, pourquoi ce nom : « la » Bible ? Le latin Biblia procède du grec ta biblia (= les livres). C’était un pluriel neutre : « Les livres » (saints). Mais Biblia a été compris comme un féminin singulier. De là, dans la plupart des langues européennes : La Bible, die Bibel, la Biblia etc…
C’est par un tel avatar lexical que la Bible est couramment tenue pour un livre. En fait, il s’agit d’un rassemblement d’écrits de genres littéraires différents et d’époques différentes. Le tout a été réuni à une époque tardive, après des siècles de transmission orale et de compilations d’âges différents.La langue a également évolué au cours des siècles, mais la langue de traduction porte la marque d’une seule époque : celle qui l’a vu naître.
Le livre de la Genèse -le premier livre du Pentateuque- ne fait pas exception. Essentiellement narratif dans la forme, il se construit en 12 sections narratives (ce découpage traditionnel en 12 sections est plus conforme au contenu du livre que les 50 chapitres de nos traductions).
Les deux premières de ces sections n’ont rien d’historique au sens moderne. Il s’agit d’une réflexion profonde sur l’homme et le monde de l’homme. Les sages qui ont mis ces tex.tes en forme ont utilisé, de façon originale, des traditions diverses -parfois fort anciennes.
C’est formellement cette première partie que l’on nomme : «Les origines », ou « l’histoiredes origines », c’est à dire l’ensemble formé des onze premiers chapitres du livre (2 « sections » dans le découpage traditionnel : la section du Commencement et la section de Noé).
Remarquons que le mot « histoire » ne désigne pas l’histoire des historiens. Rien ici n’est chronologique, même si la disposition de l’ensemble des récits résulte d’une mise en forme narrative.
En fait, une histoire (ou plutôt « des » histoires) ne commence(ent) qu’au chapitre 12 (Section : « Va-pour-toi ») avec les récits sur Abraham et les autres patriarches. Des récits très organisés et rédigés à la lumière d’une longue « histoire » -celle d’un peuple.
Ainsi, le récit du déluge trouve un modèle antérieur dans la fameuse « épopée de Gilgamesh ». Une source utilisée en conformité avec l’axiomatique religieuse (monothéiste) de l’ancien Israël. Par contre, le récit du jardin (Genèse 3) n’a pas de parallèle connu. La succession : création du monde/ création de l’homme/ Jardin/ meurtre d’Abel/ Généalogie/ Déluge/ Récit de la ville et de la tour est une mise en forme qui répond à une intention. Les scribes metteurs en forme sont des sages. Leurs méthodes doivent être apprises par les modernes (non toujours sages !) que nous sommes. De fait, tous ces textes comportent des matériaux de diverses époques, mais relèvent d’un plan global original. qui procède d’une réflexion sur l’homme. C’est aujourd’hui que l’homme sexué, au sein d’un monde de violences, voit tout retour à un « jardin » impossible. C’est aujourd’hui qu’il doit travailler durement. Aujourd’hui que toute « langue commune » est perdue…..
Chacun de ces textes contient un enseignement sur l’homme de tous les temps. Remarquons qu’il jamais question, dans ce début, d’Israël : il s’agit de tout homme qui est ici fils d’Adam et de Caïn, mais aussi -comme le notera plus tard l’évangile de Luc- fils de Dieu (Luc 3,38). Violences et meurtres parsèment l’histoire de cet Adam (= « genre humain »), mais aussi, toujours, une évolution possible par laquelle cet homme-fils-d’homme pourra s’ouvrir à une réalité différente. Aux religions d’en montrer le chemin -ce qu’elles n’ont pas toujours fait !
Le premier de ces récits (celui de la création du monde) est relativement tardif dans la forme actuelle. Plus récent, en tout cas, que le récit qui lui fait suite (celui de la création de l’homme). Cependant, l’organisation de ce récit introductif à l’ensemble de la Bible est construit très rigoureusement. Tous les éléments de ce texte sont l’objet d’une organisation minutieuse. Tout ici est pesé et compté : expressions, lettres et mots. Tout est figuré et symbolique.
Les textes bibliques ont été rédigés à diverses époques anciennes. Ce corpus, longuement composé, a traversé les siècles. Une bonne part de notre culture dite « gréco-latine » vient aussi de ces textes, bien que les originaux –en grande partie- aient été rédigés dans une langue dite « orientale » ou « sémitique » (terminologies discutables, mais peu importe ici). En tout cas, notre culture religieuse a été bâtie sur ce versant. Fait linguistique donc –même si la Bible a été diffusée en Occident par des traductions (d’abord en grec, puis en latin).
Toute pensée s’exprime dans une langue. Pas de pensée sans langue pour la dire. C’est une langue qui seule permet d’explorer la réalité. On appelle « indicible » ce qui n’est dicible qu’en partie… et ne peut donc être que suggéré par des (jeux de) mots, des symboles, des images…
Bref, on pense comme on parle. C’est ainsi que tel jargon « à la mode » détruit notre manière de penser. Parler « jargon », c’est aussi penser jargon. On ne pense pas autrement que l’on parle !
Pour ce qui concerne la Bible hébraïque, ce sont des mots, l’écriture des mots, les sonorités des mots et, même, les valeurs numériques des mots qui vont se révéler porteurs de signification. Laissons ici les valeurs numériques qui ont fait l’objet de remarques ailleurs sur ce site (cf « guématries » et « autres guématries »). Dans tous les cas, le travail d’écriture des scribes est au point de départ, ainsi que les cercles de transmetteurs avertis et de lecteurs instruits.
Chaque langue opère son propre découpage de la réalité. En outre, chaque langue possède ses propres ressources en matière de syntaxe, de sonorité, d’associations verbales… Toute langue est unique pour celui qui la parle. L’ « Hebraica veritas », souvent invoquée autrefois, était celle du recours au texte. Aucune traduction ne peut rendre complètement la forme originale. Cependant, il arrive souvent que la forme soit porteuse de sens. De même, le sens d’une statue est dans sa forme. Et pourrait-on, dans un poème, analyser le « fond » indépendamment de la forme ?
D’autre part, il est évident que tous les lecteurs de la Bible ne peuvent connaître la langue originale de ces textes. Il leur faut donc avoir accès aux commentaires. Mais il faut alors que le commentateur soit respectueux du texte qu’il commente.
Aux beaux jours du structuralisme, il est arrivé que le fonctionnement des schémas de pensée du commentateur prenne la place du texte martyr. À grand renfort de jargon savant. Ces subtilités n’ont eu qu’un temps.
Des mots et des sens
On ne peut ici que suggérer comment la forme donne au texte saveur et sens. Sans doute, c’est la tâche des commentaires, mais ils ne l’accomplissent pas toujours. En particulier, lecture et étude ne sont pas identiques, même si l’intersection entre les deux peut être importante. Notre perspective, dans les exemples suivants, est celle de la lecture.
Le buisson ardent et le Sinaï :
Le buisson (« senè ») et la montagne (« Sinaï ») sont, pour Moïse, deux lieux de la Présence de Dieu. Les mots n’ont pas de relation étymologique. Il n’empêche que le lecteur peut les mettre en relation, à cause d’une simple proximité de sonorité. Et ainsi sa lecture peut s’en trouver transfigurée. C’est la lecture qui fait sens, non la grammaire !
MinHa (offrande), maHanè (camp), maHanayim (deux camps) : Ce « jeu » sur le passage, d’un camp à l’autre, d’un Jacob qui devient Israël a fait l’objet d’une brève étude sur ce site (voir : « Jacob et le passage »). De tels textes défient la traduction !
À Guérar :
« Il séjourna à Guérar » (wayyagor bi-grâr) Genèse 20,1 Encore deux racines différentes (« gwr » et « grr ») qui donnent deux mots de forme proche, lesquels résonnent dans la mémoire du lecteur (ou de l’auditeur). Pourquoi cette association ? C’est que le nom du lieu rappelle que la bénédiction est liée au séjour dans le pays des migrations (celles de ces semi-nomades liés à des lieux de migrations régulières de leurs troupeaux).
Ce thème revient régulièrement, et comme en écho :
Guérar est mentionné parmi les lieux fréquentés par les patriarches (Genèse 20,1 ; 26,1.6.20). La paronomase du verset Gen. 20,1 apparaît comme un moyen suggestif destiné à éveiller l’attention de l’auditeur sur l’importance de ces pérégrinations à l’intérieur du pays de Canaan. À cette continuité, la bénédiction est attachée (racine BRK en Genèse 26,3.4.12).
Aaron/Pharaon ! :
Le texte (Exode 32,25) est rendu difficile par le fait qu’un mot est de sens douteux Les traductions divergent, d’ailleurs, grandement. Mais surtout une graphie inhabituelle suggère une lecture significative. C’est le point qui nous occupe ici.
Il se trouve que les consonnes de « l’avait dévoyé » sont exactement celles de « Pharaon » (pr’h). Comme si Aaron s’était comporté comme un pharaon !
Un simple « jeu » d’écriture suggère au lecteur de lire ce qui n’est pas expressément dit, tout en le laissant libre de s’en tenir au sens courant comme si l’écriture était habituelle.
C’est d’ailleurs ce que rappellera le discours d’Etienne : « les hébreux, étant retournés de cœur en Egypte, dirent à Aaron : fais-nous un veau d’or » Actes 7, 39
Etymologies dites « populaires »
Les savants, jadis, ont appelé « étymologies populaires » des phénomènes qui ne sont pas d’origine « populaire » (c'est-à-dire, dans le langage du temps : « non savante ») et qui ne sont pas des étymologies au sens d’une origine, d’un sens premier, comme on l’entendait alors.
De fait, les mots n’ont pas de sens, disait Wittgenstein : ils n’ont que des emplois. Et ces emplois évoluent, en un temps et en un lieu. En sorte que l’étymologie serait plutôt une histoire des emplois du mot et non un « sens premier » lié à une parole « originelle ».
Laissons ici cette polémique déjà ancienne. Simplement, les anciens scribes, qui n’étaient pas des naïfs, jugeaient significatif de mettre en relation tel mot avec tel autre, parce que c’était là un moyen d’attirer l’attention du lecteur. Il arrive d’ailleurs que la Bible elle-même nous informe sur la signification du nom.
Babel :
Tout hébraïsant débutant sait que « bâb » (porte) et « bll » (confondre) dérivent de racines différentes. Or les scribes connaissaient bien l’hébreu ! Comment auraient-ils pu penser que la ville « Babel » portait ce nom parce qu’elle portait un nom de confusion ? Pourtant, les mots sont mis en relation :
« C’est pourqoi on l’a appelée du nom de Babylone, car c’est là que le Seigneur brouilla la langue de toute la terre » Genèse 11,8
Ironie et pédagogie sont derrière cette association, apparemment étymologique. Mais l’étymologie n’est ici qu’un moyen mnémotechnique, au service d’une compréhension profonde d’une confusion langagière prise pour de l’universalité. Ainsi, les cités modernes ou l’on peut être ensemble apparemment mais séparés, en fait, par une absence de communication.
Caïn et l’acquisition :
Selon le texte biblique, Qayin (Caïn) viendrait du verbe qnh (« acquérir) :
« … elle fut enceinte et mit au monde Caïn (qayin). Elle dit : j’ai produit (qaniti) un homme de par le Seigneur » Genèse 4,1
Le nom du premier fils serait donc « acquisition ». La suite du texte (chapitre 4 de la Genèse) montre, en effet, que toutes les acquisitions de la culture et de la civilisation viennent de Caïn et de la famille de Caïn (relire le chapitre 4 du livre de la Genèse). Mais cette nomination n’est pas une « étymologie populaire ». Il s’agit d’un jugement proprement théologique : Toute civilisation est violente, dès l’origine. Les modernes devraient bien connaître cette réalité !
Noé :
« Lémekh vécut cent-quatre-vingt-deux ans, puis il engendra un fils. Il l’appela du nom de Noé (NoaH) en disant : Celui-ci nous consolera (yenaHménû) de notre travail et de la peine de nos mains sur cette terre que le Seigneur a maudite » Genèse 5,28
Encore une dérivation impossible d’un point de vue linguistique, mais significative du point de vue du lecteur (ou auditeur) du récit. Les racines verbales NWH et NHM sont bien différentes. Mais ce rapprochement purement verbal grave dans la mémoire de l’auditeur le fait que, selon le récit biblique, s’ouvre avec Noé un nouveau chapitre de l’histoire : la terre produira du fruit.
Jacob :
Pourquoi est-il appelé ainsi ? C’est (selon Genèse ) parce qu’à sa naissance il tenait le talon (‘aqeb) de son frère jumeau Esaü :
« Au terme de sa grossesse, il apparut qu’il y avait des jumeaux dans son ventre. Le premier sortit entièrement roux, comme un manteau de poils : on l’appela du nom d’Esaü (« poilu »). Après quoi sortit son frère, dont la main tenait le talon d’Esaü et on, l’appela du nom de Jacob (« il talonne »)… Genèse 25,24-26
Le nouveau-né est déjà rusé ! D’autant que si « ‘qb » signifie « talon », le verbe signifie « suivre à la trace », « être rusé (à la chasse), « supplanter » …. Et cette « supplantation » aura lieu lorsqu’Esaü vendra son droit d’aînesse pour un plat de « roux » (Genèse 25,30).
D’autre part, Esaü sera considéré comme le père d’Edom (les édomites) et le nom Edom est mis en relation avec le mot qui, en hébreu, signifie « rouge » (adom).
Ce ne sont là que quelques exemples.
Il en est bien d’autres. Les commentaires modernes sont peu sensibles à ces particularités. Il est, certes, des exceptions. C’est à Martin Buber que l’on doit cette observation de mots qui se font écho d’une section à l’autre (« paronomases distantielles ») :
Ainsi, Esaü méprisant son droit d’ainesse (BKR) méprise également la bénédiction (BRK). Le rapprochement est fondé sur le fait que les termes s’écrivent, en hébreu, à l’aide des mêmes consonnes (cp Genèse 25, 32 et 27, 12.36.41 ; 33,11).
Les scribes anciens ne pouvaient ignorer ces données, bien que les commentaires modernes, souvent, les délaissent. Au lecteur de juger…